Assis à son bureau, absorbé dans ses chiffres et ses
tableaux, il n'entend pas les gouttes de pluies qui frappent la baie vitrée.
Son esprit qui semble absorbé dans cet amas de feuilles, est pourtant ailleurs.
Il n'attend que ça. Un signal. Une vibration. Une mélodie de piano. D'un coup,
elle se fait entendre. Il bondit et saisit son téléphone. C'est bien elle. Il
abandonne ces travaux, tel un lourd fardeau qu'on abandonne sans hésiter sur le
chemin. Un coup d'œil à l'extérieur, il pleut. Un sourire. Oui, il l'avait
souhaité. Mais il se rencontre qu'il doit faire une partie du trajet à vélo.
Que faire ? Un trajet à pied s'impose. Mais il ne veut pas la faire attendre.
Chaque seconde semble si précieuse après ces 10 ans de séparation. Il se décide
enfin à prendre un parapluie et à sortir quand tout à coup le son des gouttes
frappant le sol s'estompe. "Une ouverture" pensa-t-il. Il sortit son
vélo et le mis en marche en même temps que sa playlist.
En sillonnant les rues mouillées, il rassemble les derniers
souvenirs qu'il possède d'elle. Ils ne sont pas très précis mais un regard
marron et profond aperçu dans une cour de récréation lui rafraîchit la mémoire.
A peine cette pensée estompée, il faut déjà s'arrêter. La suite se fera
naturellement à pied. Décoiffé par le trajet, il essaye de donner une forme
convenable à cette tignasse incorrigible en s'observant dans la vitre d'une
voiture stationnée.
Il marche rapidement esquivant les passants pressés et
doublant les plus lents. Passant devant le Glacier du coin, il se remémore des
souvenirs lointains qu'il s'était promis d'oublier. Mais il avance d'un pas
ferme comme essayant de chasser cette pensée. A chaque pas, ne sachant pas
pourquoi, la nervosité le gagne malgré tout. Approchant du lieu fatidique, il
se pose des questions. Peut-être trop. Mais il est curieux. Ce fameux regard le
fixant il y a 10 ans, sera-t-il le même ?
Enfin il arrive. En entrant au lieu de rendez-vous, tout
s'efface autour de lui. Il sait alors qu'elle est toute proche de lui, plus
proche qu'elle ne l'a été depuis 10 ans. Il saisit son téléphone et l'appelle.
Inutilement. Car il suppose déjà qu'elle l'attend dans la plus grande pièce de
l'édifice. Hésitant, il se laisse guider par son instinct. Descendant des
marches sans même sans apercevoir, il arrive enfin dans la grande pièce et aperçoit
une jeune femme camouflée à moitié derrière une pile de livre. Flottement léger
du cœur. Entrevoyant de longs cheveux et il réalise finalement son erreur. D'abord
sur la droite puis machinalement, son regard se perd vers le fond de la salle
et là, entre deux étagères, il la voit. Pas d'erreur, c'est bien elle. Un petit
geste confirme ses doutes. Il s'approche, lentement, le cœur battant.
Les images se confondent dans son esprit, passé et présent
se livrent un duel dont on connaît déjà le vainqueur. Encore sous l'effet de
tant d'émotions, il hésite. Il n'a jamais été très doué pour les contrôler.
Contrairement à elle. Elle prononce les premiers mots qui débuteront cette
conversation scellé depuis tant d'année. Le son de sa voix semble familier,
comme un lointain souvenir qui referait surface. Il l'écoute, surpris et
fasciné à la fois. Son humour est léger, naturel, enfantin et il l'apprécie
pleinement. Pendant un instant elle semble s'arrêter, comme si elle lui lançant
la balle et attendant un retour. Pris de court, il balbutie et n'arrive pas à
rebondir. Avant même qu'il fasse quoique ce soit, elle reprend comme si de rien
n'était, comme pour lui éviter, ce moment désagréable d'ambiguïté. Sans
réfléchir il se laisse guider, amusé comme un enfant.
Petit à petit, sa langue se délie. Il semble plus à l'aise,
il arrive, enfin à la faire rire et observe ce sourire oubliée qu'il grave une
nouvelle fois dans son esprit. Isolés, ils partagent encore et encore. Entre
deux rires, on pouvait entendre les bruits étouffés de la pluie s'écrasant sur
l'asphalte.
Les amis d'enfance se dirigent vers la sortie puis s'arrêtent à l'entrée.
"Où va-t-on ?". "Peu importe" pensa-t-il, l'important
n'était pas là.
Un changement de place ? Il ne comprend pas sur le coup.
Puis finalement réalise, enfin. Il ne se pose pas de question, il sait ce qu'il
doit faire et le fait sans hésiter malgré les fébriles contestations dont il
fait face. Parapluie en main, il essaye de la protéger de la pluie du mieux
qu'il peut. Prochain arrêt : un établissement rouge vif.
Il l'a suit entre les étagères, l'appréciant de plus en plus
à chaque arrêt. Un boulier. Une cloche bruyante. Un tableau musical. Des épées. De la porcelaine. Une casquette spéciale. Un coin sombre suspect. Détective du Nord et du Sud. Elle semble s'amuser, c'est tout ce qui lui importe.
Au fond d'une petite librairie, des souvenirs sont partagés,
ravivés, actualisés. Le temps passe, très vite, trop vite. Il lance un regard
rapide sur sa montre. Il faudra bientôt se quitter, malheureusement.
Sur le chemin du retour, les carrefours s'enchaînent, mais il
ne les voit pas. Son regard est autre part. Puis, il regarde cette route, il
sait qu'elle n'est pas sûre. Il veut se raviser mais il est trop tard. Il s'est
déjà arrêté et fait demi-tour. Il
l'abandonne déjà, à contre cœur, écourtant ces retrouvailles de quelques
minutes précieuses. Elle ne comprend pas, encore une fois comment
pourrai-t-elle ? Il est paralysé. Différentes images traversent sont esprit. Il
ne veut pas les revivre. Non. Cette fois, il fera ce qu'il faut, il se doit de le faire. Instinctivement, il s'en va donc plus décidé
que jamais. Énervé presque.
Il la retrouve quelques rues plus loin grâce à un signe de
la main qu'elle lui adresse entre deux voitures. Il se réjouit. Elle ne semble
pas lui en vouloir et ce malgré le fait qu'elle ignore toute les raisons de ces
actes. Témoignage de la beauté du cœur. Mais déjà il faut se dire au revoir. Derniers
mots et adieux, clôturant ces instants magiques que sont les retrouvailles. Il
quitte alors ce regard profond en se demandant déjà quand il pourra le
recroiser.



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